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La dictature du bonheur en entreprise

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Les risques psycho-sociaux sont de plus en plus médiatisés ces derniers temps, entre les burn-outs et le reste, ça ne donne pas vraiment bonne presse aux entreprises. Bref pour contrer ceci elles ont mis en place un environnement ou tout un chacun se doit d’être heureux, mais est-ce vraiment une bonne chose ?

 

 

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Petit rappel sur « le travail à papa »

Une bonne vieille usine, comme du temps de papaPar le passé, en fait jusqu’au milieu des années 90, quand quelqu’un signait un contrat de travail, on lui demandait de faire ses heures et simplement ce qui lui était demandé, et pas de faire plus. En échange on vous versait un salaire, et régulièrement vous pouviez évoluer de poste.

Tout n’était pas rose bien évidemment, les gens ne s’épanouissaient pas forcément dans leur travail, mais au moins chacun savait où était sa place et ce qu’il pouvait attendre. Ça permettait aussi de sécuriser un parcours professionnel, bref on savait qu’on rentrait dans une entreprise et on y restait jusqu’à la retraite, ce qui permettait notamment de fournir pas mal d’à-côtés tels que signer un emprunt et j’en passe.

 

Depuis, une nouvelle mode est hélas apparue, à savoir le néo-management.

Le néo-management, ou la culture de la coolitude

Dans la pratique du néo-management, on se retrouve dans une « grande famille ». Bref tous les collègues sont devenus des « potes », avec qui on est heureux de travailler. Et comme on est très heureux d’être là où on est, eh bien on va passer plus de temps au travail et en faire plus que ce qui est demandé pour remercier le gentil patron. Enfin bref le travail est devenu le nouveau Club Med, c’est magnifique non ?

En fait pas tant que ça et pour de plusieurs raisons :

  • Tout d’abord cette nouvelle culture de faire plus que ce qui est demandé est devenu la norme. Autrement dit si vous faites juste votre travail ce n’est pas normal et on vous le fera vite comprendre et on n’hésitera pas à vous montrer tel ou tel collègue comme exemple.
  • D’autre comme tout est cool vous êtes censé vouloir rester nettement plus longtemps que demandé car vous avez la chance d’être dans un endroit paradisiaque. Dès lors partir à 18h devient choquant et vous donnera droit dans certains endroits à des railleries du type « Tu prends ton après-midi ? »

 

L’effet induit par tout ceci est qu’en fait chacun rentre en concurrence avec l’autre. Aussi certaines personnes n’hésiteront-elles pas à dénoncer leurs collègues dès que ceux-ci font une erreur, histoire de montrer qu’elles sont douées et que si ça ne marche pas c’est de la faute des collègues en question. Autrement dit tout le monde finit par se surveiller et être à l’affût de la moindre faute de l’autre, tout en cherchant à se protéger.

Les séminaires et soirées d’entreprise, pour renforcer la coolitude

Un week-end à La Baule, ça fait rêver non ?Aujourd’hui de très nombreuses entreprises organisent des séminaires, dans des lieux sympathiques. Certaines emmèneront leurs salariés au Maroc, d’autres organiseront une soirée dans un club chic des Champs-Élysées. En terme d’image, c’est très bénéfique pour l’entreprise, ça donne l’image d’une organisation bienveillante, qui prend bien soin de ses salariés. Sauf que…

… la présence des salariés à ces événements est très fortement recommandée. Tellement en fait que si vous n’y allez pas on pourrait très bien vous le faire remarquer innocemment lors de votre entretien annuel. Et puis ne rêvez pas, là encore tout ce que vous direz ne tombera pas forcément dans l’oreille d’un sourd et pourra être réutilisé contre vous.

 

À l’inverse, on dit souvent que les promotions se jouent lors de ces événements, par exemple pour untel qui aura pris une cuite avec le patron où que sais-je…

La nécessité de la bonne humeur affichée

Dès lors, étant donné que le salarié collaborateur est dans une grande famille et qu’on lui offre des week-ends et soirées sympa, il doit être heureux non ? D’ailleurs quelqu’un qui apparaît malheureux se fera rapidement convoquer par son chef qui lui demandera toujours très gentiment ce qu’il se passe, et comment est-il possible que cette personne puisse être malheureuse dans un environnement si paradisiaque.

En voyant que tous les autres affichent une bonne humeur le salarié finira par intégrer que c’est lui le problème, et non pas l’organisation. En d’autres termes avant quand quelque chose n’allait pas on pouvait blâmer l’organisation, maintenant tout un chacun est la cause de son propre malheur.

Si tu es malheureux, c’est toi le problème

Le vilain petit canardComme dit plus haut, on finit par faire comprendre aux gens que ce sont eux le problème et jamais l’organisation. Et c’est justement là que les risques psychosociaux apparaissent. En effet cette dictature du bonheur induit une sensation de décalage entre l’entreprise et son salarié malheureux, ce qui renforce encore cette sensation de malheur. Et c’est ainsi qu’un cercle vicieux se crée, encore renforcé par le fait que le salarié malheureux ne trouve plus d’oreille prête à l’entendre, ni à l’intérieur de l’entreprise, ni à l’extérieur à cause de l’image cool renvoyée par l’entreprise.

 

À terme ces décalages entre la perception de l’entreprise et celle de soi-même peuvent conduire à des troubles graves tels que la dépression ou le suicide. Ceux du site Renault de Guyancourt ont été particulièrement médiatisés, dans des locaux qui paraissaient pourtant paradisiaques mais où personne n’allait prendre son café de peur du regard des autres.

Le pire du pire : la dictature du bonheur en mode matriciel

On parle d’organisation matricielle lorsque le chef d’un employé n’est pas celui qui lui donne les ordres au jour le jour. Autrement dit ce n’est pas le donneur d’ordres qui signe les congés ni les éventuelles promotions du salarié, et d’ailleurs un salarié peut changer de donneur d’ordres au fur et à mesure des différents projets. Pour illustrer la suite on va se mettre dans un petit jeu de rôle, à savoir :

  • Alice et Bob sont les collaborateurs.
  • Stéphane est le chef d’Alice et Bob, et Gonzague le chef de Stéphane.
  • Jean est chef d’un projet nommé Wonderproj et Cunégonde sa supérieure.
  • Bob est rattaché au projet Wonderproj, tandis qu’Alice est sur un autre projet.

Dans cette entreprise, la direction a indiqué comme mot d’ordre que tout le monde doit être heureux là où il est et ordonné aux managers de faire tout le nécessaire pour y arriver. En d’autres termes cette entreprise doit être Le meilleur des mondes, pour reprendre le titre du roman d’Aldous Huxley.

Premier cas : Bob se plaint du projet Wonderproj à Stéphane

Bob en a vraiment assez du projet Wonderproj, et s’en plaint à Stéphane. Stéphane remonte alors le point à Gonzague qui contacte Cunégonde. Cette dernière convoque alors Jean pour comprendre ce qu’il se passe et lui fait aussi des reproches par rapport à ce qu’elle a entendu de Gonzague qui peut être assez éloigné des griefs de Bob comme souvent dans ce cas. À la sortie de la réunion Jean en ressort assez stressé car il passe pour un mauvais chef de projet car les gens se plaignent de lui ou de son projet, ce qui peut être un frein à sa carrière.

Plus tard Alice discute avec Bob de tout et de rien, et ce dernier vient à s’en plaindre du projet Wonderproj. À l’occasion d’une soirée Alice finit par lâcher à un autre collègue que Bob lui a dit que Wonderproj est vraiment un mauvais projet et cela finit par remonter aux oreilles de Jean. Cette fois ce dernier va à son tour se plaindre à Cunégonde, qui contacte Gonzague et fait redescendre l’information à Stéphane. Bob est convoqué et cette fois on lui reproche de stresser Jean et que ce dernier ne trouve plus personne acceptant de travailler sur Wonderproj.

Deuxième cas : Bob se plaint de Wonderproj à Alice

Dans le deuxième cas Bob se plaint directement de Wonderproj à Alice, et par la magie de Radio Moquette ceci finit par se savoir chez tous les subordonnées de Gonzague. Jean ne tarde pas à l’apprendre à son tour et s’en plaint à Cunégonde. Bob finit par être convoqué, et on lui fait les mêmes reproches que ci-dessus.

Conclusion

En conclusion, on arrive à une situation où finalement si Bob ou qui que ce soit d’autre se plaint, ça lui retombera tôt ou tard dessus et peut nuire à sa carrière. Dès lors plus personne n’ose se plaindre de sa situation, ceci pouvant être trop dangereux. On en arrive à une forme de management totalitaire, où toute critique de l’organisation est bannie.

 

En bref…

Une entreprise qui a l’air cool ne l’est pas forcément. Il peut en fait y régner un management totalitaire comme évoqué ci-dessus. Dans tous les cas ce n’est pas parce qu’une entreprise vante sa qualité de vie, le fait que tout y est fun ou encore la présence d’un babyfoot qui fait que cette entreprise est réellement fun. Dans bien des cas ce sont paradoxalement les entreprises où les risques psychosociaux sont les plus élevés.

Et d’autre part s’il faisait si bon vivre que ça dans beaucoup d’entreprises pourquoi y-a-t’il eu de telles pressions pour faire fermer le site notetonentreprise.com, et pourquoi le turn-over y est-il si élevé ?

 

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JulienJulien
Moi c’est Julien, ingénieur en informatique avec quelques années d’expérience. Je suis tombé dans la marmite étant petit, mon père avait acheté un Apple – avant même ma naissance (oui ça date !). Et maintenant je me passionne essentiellement pour tout ce qui est du monde Java et du système, les OS open source en particulier.

Au quotidien, je suis devops, bref je fais du dév, je discute avec les opérationnels, et je fais du conseil auprès des clients.

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Un commentaire

  • Olivier dit :

    Bien résumé je pense, après quelques années expériences, j’en suis venu à la même conclusion : être corporate me gêne en un sens pour les raisons évoquées dans l’article, la cool attitude n’empêchera jamais de te lourder si tu ne rentres pas dans le moule, bienvenue dans la dictature de l’entreprise ;)

    Bref, ne pas faire confiance ou du moins, faire attention, faire son taf et avoir un équilibre vie personnelle / professionnelle.

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